Riposte Féministe

Simon Depardon et Marie Perennès dans les pas des colleuses en lutte 


PUBLIÉ LE 19.10.2022


 

Dans Riposte Féministe, Simon Depardon et Marie Perennès vont à la rencontre de collectifs féministes à travers la France pour recueillir la parole des militantes et filmer leur combat quotidien pour se réapproprier l’espace public grâce aux collages. Ils signent un documentaire important qui donne les clés d’un mouvement porté par une inaltérable détermination.

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de réaliser ce film ?

Marie Perennès : Elle provient à la fois d’un engagement féministe personnel de ma part et de la part de notre productrice, Claudine Nougaret. Mais aussi d’une immense curiosité à connaître un peu mieux ce mouvement qui nous fascinait par son élan. Nous habitons à Paris et nous constatons chaque jour des collages un peu partout. Nous avons eu une envie furieuse de savoir qui se cache derrière eux. Le début de l’histoire a vraiment commencé comme dans le film : j’ai remarqué un collage en bas de chez moi et je l’ai photographié avant de le poster sur les réseaux sociaux. Le collectif de Paris m’a immédiatement contacté pour me proposer de venir coller avec lui. Je m’y suis rendue comme militante et je suis rentrée dans ce monde absolument fascinant où règne une détermination, une colère et une soif de justice très fortes. C’est à ce moment-là qu’avec Simon, a émergé l’idée de garder une trace de leur mouvement et de leur parole, qui était très galvaudée et méprisée dans les médias. Elles sont le visage de cette riposte dont nous avons essayé de laisser une trace. Nous avons pensé ce film comme une petite pierre à cet édifice.

Elles se livrent sans détours sur ce qui anime leur combat. Comment avez-vous travaillé avec elles ?

Marie Perennès : C’est moi qui les contactais. C’était plus facile, même si Simon a été très vite accepté à chaque fois que l’on rencontrait un groupe. Tout a commencé par les contacts que j’avais dans le collectif parisien. Comme elles sont extrêmement connectées sur les réseaux sociaux, tout s’est beaucoup noué au travers des plateformes de messagerie. Puis par des repérages très longs durant lesquels nous avons beaucoup discuté et détaillé ce vers quoi nous souhaitions aller. Au fur et à mesure, s’est créé une sorte de contrat moral entre elles et nous. Si elles ne se sentaient pas confortable, elles avaient la possibilité d’arrêter le tournage et de le reprendre plus tard. Elles avaient confiance car elles savaient ce que nous allions faire de leur parole. Nous avons aussi fait en sorte d’être une toute petite équipe et que ses quatre membres soient acceptés. Nous étions des petites souris et tentions de prendre le moins de place possible. Tout le jeu a été de trouver la bonne distance : celle qui leur permettait de se livrer.

Simon Depardon : Au total, nous avons rencontré une quinzaine de groupes. Nous avons n’avions pas seulement envie de tourner à Paris, mais aussi d’aller dans tous les collectifs de France. Ce qu’il y a d’assez particulier et fascinant avec le mouvement féministe d’aujourd’hui, c’est qu’il est très interconnecté grâce aux réseaux sociaux. Nous avons été en repérages pendant huit mois pour les rencontrer, les comprendre et instaurer une forme de confiance qui allait ensuite nous permettre de mettre en place notre dispositif, basé sur la captation de la parole.

Qu’avez-vous découvert de plus surprenant, de plus marquant, dans leur combat, et auquel vous ne vous attendiez pas ?

Simon Depardon : Nous avons été assez bluffés par la politisation, très jeune, et le franc-parler assez efficace de ces militantes. Elles nous racontaient comment leur déconstruction a débuté pendant le confinement ou, malheureusement, après une agression. Nous avons été sidérés par les personnalités qui jaillissaient face à nous, chacune à leur façon et avec leur particularité locale. Certaines collent à vélo, d’autres devant tout le monde. On a voulu restituer le moment qu’on avait passé avec chaque collectif, sans que les regards ne croisent la caméra, pour que le spectateur puisse se faire son idée sur leur façon de militer.

L’un des points parmi les plus récurrents de leurs témoignages se situe autour de la violence de la lutte. La question divise…

Simon Depardon : Cette question est en effet arrivée assez tôt et nous a d’ailleurs inspiré le titre du film. « Riposte féministe » est un des slogans qu’elles scandent très fréquemment : « violences sexistes, riposte féministe ». Elles répondent à un acte violent. On a trouvé la formule intéressante car elle nous permettait d’aller jusqu’à ce débat, qui est philosophique et qui n’est pas réglé au sein même des mouvements pour les droits sociaux, de façon générale. Le mouvement écologiste se pose aussi la question de la désobéissance civile. En se focalisant sur la violence atroce que sont les féminicides, on voulait guider les spectateurs vers une émotion amenant cette affirmation : cela doit cesser.


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Simon Depardon et Marie Perennès © Photo
Benoit Pavan


Ce qui revient aussi, c’est la dureté du combat et l’énergie dépensée même si beaucoup se sont libérées à travers lui.

Marie Perennès : Nous avons très vite ressenti que les collages n’étaient qu’un outil de la lutte. Et que, finalement, cette lutte est bien plus vaste. Le collage est une forme de riposte, mais leur détermination féministe et leur volonté que le monde change va bien au-delà. Elles ont la conviction ultime que si la société était moins patriarcale, cela résoudrait pas mal de problématiques sociales. Ce mélange de colère, de détermination et d’espoir nous a marqué.

Simon Depardon : Beaucoup de problématiques féministes ont émergé du film. Mais ce que nous avons d’abord essayé de faire, c’est d’expliquer qu’à travers ces collages, ces militantes souhaitent reprendre l’espace public. Elles ont cette sensation qu’il ne leur appartient pas et qu’il est très difficile de sortir dans la rue. Il y a ce parcours-là dans le film : le corps, l’espace et le problème systémique des féminicides qui englobe tout et qui est à la fois le combat le plus important et l’origine du mouvement des collages. Mais cette sensation d’espace dans la rue est très importante.

Pourquoi avoir pris le parti de tourner presque exclusivement en plans fixes ?

Simon Depardon : Nous avons beaucoup travaillé sur l’idée que le film devait restituer cette notion d’espace dans les sessions de collage et donc pour cela, il nous fallait privilégier le trépied pour montrer l’installation du collectif dans la rue. Le parti pris d’une caméra à l’épaule aurait rajouté une forme d’urgence, ce qui est souvent le cas quand on filme des colleuses dans des émissions. Il y avait cette idée d’installer le trépied avec elles pour montrer cette réappropriation. Il fallait aussi réussir à faire en sorte de ne pas être seulement dans une parole qui serait fleuve. Il fallait donner une présence au cadre et c’est ce qu’on a fait avec les images de manifestations. La rue : c’est aussi là que se déroule leur combat.

Marie Perennès : Il y avait deux idées principales. À la fois d’asseoir, au plan fixe, leur présence dans la rue, leur militantisme et leur droit à lutter pour y exister. Les collages sont un engagement physique, du corps. C’est fatiguant et stressant. Mais aussi épouser cette lignée de Palmeraie du Désert, notre société de production, pour qui l'ensemble des personnages de documentaires ont le droit au meilleur dispositif cinématographique possible. Autant que n’importe quel acteur Hollywood. Nous y avons beaucoup pensé pendant le tournage.

 
 

 

Propos recueillis par Benoit Pavan

 

 

 


Séances :

Riposte féministe de Simon Depardon et Marie Perennès (2022, 1h27, VFSTA)

Lumière Terreaux me 19 17h30

 

 

 

Catégories : Lecture Zen